Bonne Espérance, premier cap
05.12.15

13:00 GMT

Bonne Espérance, le premier cap

Traditionnellement, le tour du monde à la voile fait passer un bateau au Sud des trois caps historiques : Bonne-Espérance à la pointe de l’Afrique, Leeuwin au Sud-Ouest du continent australien, Horn à l’extrémité de l’Amérique. Le cap des Tourmentes fut le premier connu, découvert par Bartolomeu Dias en 1488…

Au 15ème siècle, les grandes nations commerciales n’hésitent pas à déployer des moyens considérables pour trouver de nouvelles voies vers les Indes et l’Asie car le voyage sur les traces de Marco Polo, par les steppes de la Caspienne, par les déserts du Kazakhstan, par les contreforts afghans, par les plaines de l’Indus et du Gange… reste périlleux et extrêmement long. Certes il existe déjà des routes maritimes entre la Chine et l’Inde vers l’Arabie, via le golfe Persique puis Bagdad, ou par la mer Rouge et Alexandrie, mais les dangers ne sont pas moindres et les Vénitiens qui contrôlent tout ce trafic marchand depuis la quatrième croisade, ne sont pas toujours livrés en temps et en heure… si les caravanes n’ont pas été pillées auparavant ! 

Edouard l’Eloquent et Henri le Navigateur

Dans l’ex-Lusitanie romaine, le onzième roi du Portugal peut enfin se consacrer au développement de son royaume après que son père Jean 1er ait vaincu les Espagnols (1385) et après avoir signé le premier traité d’alliance avec la Grande Bretagne. En s’emparant du port de Ceuta pour mettre fin aux pillages des Maures (1414), les Portugais découvrent ainsi la route commerciale du Sahara. Frère du roi, le Prince Henri est fortement inspiré par la légende du Prêtre Jean qui laisse entendre depuis deux siècles, qu’un royaume chrétien existe du côté des Indes, « au-delà de la Perse et de l’Arménie », un pays merveilleux « charriant émeraudes, saphirs et rubis »… Or en ce 15ème siècle, la cosmographie et la cartographie sont extrêmement importantes pour dessiner le monde, les routes, les villes, les fleuves, les baies et les amers remarquables. 

Henri le Navigateur le comprend bien et crée en 1416 une université à Sagres avec un arsenal, une école de géographie et de navigation, un observatoire avec le célèbre cartographe espagnol Jafuda Cresques qui sur son mapamundi de 1375, représente l’Europe de l’Ouest de l’Irlande au cap Bojador avec une précision remarquable… Du port voisin de Lagos sortent aussi les premières caravelles, d’une longueur d’une vingtaine de mètres, d’un tonnage de 50 tonnes, pouvant embarquer une quarantaine de marins et soldats. Légers, faciles à manœuvrer, ayant peu de tirant d’eau, ces nouveaux navires peuvent aussi remonter contre le vent et donc revenir des côtes africaines malgré des alizés contraires…

Les écuyers de l’Infant Henri firent ainsi voiles vers le Sud à la recherche d’or et d’esclaves, de contrées nouvelles et de Terra Incognita… À la même époque les théories sur une voie reliant les océans Atlantique et Indien prennent corps, les marins disposent de compas et même d’arbalète (ancêtre du sextant) pour connaître approximativement leur latitude, les caravelles permettent une plus grande autonomie en mer et elles autorisent une remontée contre les alizés par une route triangulaire appelée la volta : cap au Sud le long des côtes africaines, retour par le Nord-Ouest jusqu’à attraper les dépressions et route au Nord-Est vers le Portugal… La navigation au large, hors de vue des côtes, est désormais possible ! 

Le cap des tourmentes

Le nouveau roi du Portugal Jean II, continue à encourager et à financer les expéditions africaines et à chaque conquête, les navigateurs plantent des piliers de pierre surmontés d’une croix marquant les nouveaux territoires connus : les « padroes ». Bartolomeu Dias, Chevalier du roi, est missionné pour trouver un passage, pour démontrer qu’il y a une voie maritime vers les Indes : avec deux caravelles, un navire chargé d’approvisionnement, il quitte Lisbonne en août 1487, débarque en Namibie en décembre, fait route encore plus Sud… et se fait prendre par une tempête qui le pousse au large. 

Après treize jours d’errance, il peut naviguer cap au Nord-Est et atterrir sur le cap Vacca puis il longe les côtes africaines jusqu’à la baie d’Algoa (Port Elizabeth) mais son équipage se rebelle : il doit faire demi tour mais un passage sous l’Afrique existe bel et bien ! Suivant de près les rives, Bartolomeu Dias revient au Portugal en cartographiant les reliefs et découvre ainsi le cap des Tourmentes que le roi Jean II dénomme définitivement le cap de Bonne-Espérance lors du retour de l’expédition à Lisbonne en décembre 1488… Sentinelle du continent africain, promontoire qui marque l’affrontement entre les courants marins froids de l’Ouest et chauds  du Nord-Est, à quelques kilomètres au Sud de Cape Town, le cap de Bonne Espérance n’est finalement pas le plus méridional de l’Afrique du Sud. Situé par 34°20 Sud et 18°30 Est, le cap des Tourmentes n’en reste pas moins le symbole d’une nouvelle ère pour le commerce maritime…


Panneau du cap de Bonne Espérance

L’aiguille de l’espérance…

En 1968,  le Sunday Times lança l’idée d’un premier tour du monde en solitaire et sans escale, par les trois caps : Bonne Espérance à la pointe de l’Afrique, Leeuwin au Sud-Ouest de l’Australie et Horn à l’extrémité de l’Amérique du Sud, étaient ainsi devenus les référents incontournables… Et pourtant, si le promontoire chilien est bien le plus Sud du continent américain, il n’en est pas de même pour le cap Leeuwin qui n’est que la marque de l’exploration du continent antipodien au 17ème siècle. Quant à Bonne Espérance, le cap répertorié par Bartolomeu Dias lors de son premier périple au-delà de l’océan Atlantique en 1488, promontoire qu’il avait d’ailleurs nommé « cap des Tourmentes », il n’est pas le plus Sud du continent africain ! 

Ainsi à 90 milles environ dans le Sud-Est de Cape Town, le cap des Aiguilles est le véritable référent de la séparation entre Atlantique et Indien, le point le plus extrême du continent noir, sis par 34°50 Sud et 20° Est. C’est donc ce promontoire surmonté d’un phare qui est désormais le premier point névralgique d’un tour du monde puisqu’il définit aussi la partie occidentale de l’océan Indien, sa partie orientable étant limité par l’extrémité Sud de la Tasmanie (146° 49 Est). L’histoire ou à tout le moins la tradition maritime, se doit de s’incliner face à la précision géographique des images satellitaires. Un mythe s’éteint, un référent s’installe… L’espérance a laissé place à l’aiguille ! 


Le phare de la Pointe du Cap, Afrique du Sud