Le cap ignoré : Leeuwin
21.12.15

08:35 GMT

Situé dans le Sud-Ouest du continent australien, le cap Leeuwin est le plus méconnu des trois caps qui marquent, traditionnellement, un tour du monde. Ce n’est qu’au 16ème siècle qu’un navigateur portugais découvrit ces côtes hostiles peuplées d’aborigènes et de kangourous, entourées d’un immense désert…

En 1494, le traité de Tordesillas partage le monde en deux : à l’Espagne, la partie à l’Ouest de l’archipel du Cap-Vert, au Portugal les nouvelles terres de l’Est… Les marchands partent donc à la découverte de nouveaux mondes et surtout de nouvelles richesses. La voie ouverte par Bartolomeu Dias par le cap de Bonne-Espérance est prolongée jusqu’à l’Inde lors du premier voyage de Vasco de Gama qui, en longeant les côtes d’Afrique par l’intérieur du canal du Mozambique, atterrit sur la côte du Malabar le 18 mai 1498. Et si l’Amiral de l’Inde ne peut rester très longtemps à Calicut en raison de l’animosité des commerçants maures, Pedro Álavres Cabral réussit à installer un comptoir à Cochin en 1500 : la voie maritime des épices entre l’Asie et l’Europe est confortée pour contrer les marchands arabes et vénitiens.

Un continent ignoré

Mais le 16ème siècle naissant incite les navigateurs à prolonger leur voyage vers l’Est, vers les Moluques. Le Portugais Cristóvão de Mendonça à la recherche de Magellan découvrit ainsi la région de Victoria (Sud-Est de l’Australie) en 1522, mais la Terra Australis n’inspirait guère les navigateurs. Et quand la Hollande se libère de la tutelle ibère, les Bataves ne se privent pas de franchir le cap de Bonne-Espérance à la recherche des épices (cannelle, noix de muscade, clous de girofle, poivre), au risque d’affronter la flotte lusitanienne. La bataille de Bantam en 1601, où cinq bateaux hollandais l’emportent sur trente bâtiments portugais, marque la naissance de la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales (VOC) : les marchands néerlandais peuvent lever des armées, déclarer la guerre et signer des traités.

En 1606, le Duyfken navire armé à Texel, part ainsi en reconnaissance des Moluques pour la Nouvelle-Guinée, atteint le détroit de Torres et l’équipage débarque au cap York, au Nord de l’Australie. Le cap Leeuwin doit ainsi son nom à l’un des bateaux armés en Hollande le 20 avril 1621 en route vers Batavia (Djakarta) : le Leeuwin (« Lionne » en hollandais) reconnait la pointe en mars 1622 par hasard, s’étant trompé dans son estimation de route ! Au 17ème siècle, il n’existait en effet aucun moyen de calculer précisément la longitude en l’absence de chronomètre afin de connaitre la différence entre l’heure locale et l’heure de référence.

De James Cook…

En 1770, James Cook prit possession de l’Australie lors de son premier voyage autour du monde, puis Antoine de Bruni d’Entrecasteaux (1737-1793), envoyé par le roi Louis XVI à la recherche de La Pérouse (parti trois années plus tôt à la découverte du Pacifique), appareilla de Brest en septembre 1791 avec les frégates L’Espérance et La Recherche pour explorer l’océan Indien et le Pacifique Sud. Le contre-amiral parvint le 17 janvier 1792 au cap de Bonne-Espérance, reconnut en mars l'île d'Amsterdam, puis en Australie du Sud : l’archipel de la Recherche, le port d’Espérance, le détroit d'Entrecasteaux, l'île Bruni, la pointe Riche, la pointe Gicquel…

…à Nicolas Baudin

Mais c’est Nicolas Baudin qui cartographia précisément les côtes occidentales du continent australien lors de son expédition partie du Havre avec Le Naturaliste et Le Géographe. Le 30 mai 1801, le Charentais longeait « une côte ennuyeuse sans trouver de mouillage… (et) aucune trace apparente de cours d’eau douce. En revanche, des feux indiquaient la présence d’indigènes… ». Il va ainsi nommer nombre d’îles, de caps, d’archipels, de baies, de pointes et de golfes avec les noms de ses officiers, du golfe de Joseph Bonaparte au Nord, jusqu’à l’île Kermadec au Sud.

Dans l’archipel Bonaparte, ce sont les noms des hommes illustres de l’époque et les personnages de la littérature ou de l’armée qui indiquent les amers remarquables ! Suffren, Jussieu, Colbert, Montesquieu, Fénelon, Laplace, Monge, Bernoulli, Buffon, Lamarck, Lavoisier, La Fontaine, Corneille, Molière, Voltaire, Borda, Descartes, Racine… restent encore à ce jour, les caps, les pics, les promontoires, les presqu’îles (que dis-je, les péninsules !) de toute cette côte occidentale australienne.

Loin des yeux

Situé par 34° 22’ Sud et 115° 08’ Est, le cap Leeuwin est signalé par un phare à sept kilomètres de la ville la plus proche, Augusta. Car la côte Sud de l’Australie est particulièrement peu peuplée entre Albany à l’Ouest et Adélaïde à l’Est, soit 1 500 km semi-désertiques (bush). Le trafic maritime est absent le long de ces côtes inhospitalières, offrant très peu d’abris. La zone a mauvaise réputation avec les dépressions australes qui viennent lécher le cap Leeuwin avant de s’engouffrer dans le redoutable détroit de Bass, entre le continent australien et la Tasmanie.

A contrario de Bonne-Espérance à quelques kilomètres de Cape Town ou du cap Horn avec ses nombreux canaux de Patagonie, le cap australien n’attire personne par la mer et n’offre aucune protection à l’exception de Perth, 150 milles plus au Nord. Tous les voiliers en quête du Trophée Jules Verne ou du Vendée Globe passent donc à plusieurs centaines de milles dans son Sud et même les cargos évitent autant que possible ce cap mal famé et mal pavé ! Quant aux géographes, ils ont clairement défini l’océan Indien comme étant délimité à l’Ouest par le cap des Aiguilles (Afrique du Sud), longitude 20° Est, par le 60ème parallèle Sud et par la pointe Sud-Est de la Tasmanie (Australie), longitude 146° 49’ Est. Le cap Leeuwin n’est donc qu’un cap repère, un point de référence à 12 000 milles de Ouessant.