CAP HORN, CAP DUR
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Le cap Dur

Horn, rocher mythique ! Caillou posé à l’extrême pointe de l’Amérique du Sud. Par 55° 58’ Sud et 67° 38’ Ouest. Un cap qui pour un tour du monde d’Ouest en Est, n’est atteint qu’après quasiment trois semaines de navigation dans les mers du Sud. Un passage étroit entre Amérique et Antarctique qui concentre les plus déferlantes des vagues du monde, les plus redoutables coups de vent du globe, les plus grands froids d’un Trophée Jules Verne.

Il doit bien y avoir un passage entre le Nouveau Monde découvert par Christophe Colomb en 1492, et les Indes, la Chine et les îles avoisinantes qui regorgent de richesses, d’or, de pierres précieuses et d’épices ? Car si après les Caraïbes et l’Amérique centrale, au-delà du pays des Mayas et des Aztèques, un océan existe bien de l’autre côté de cette terre immense, il doit y avoir un passage par le Sud et par la mer ? Vasco Núñez de Balboa a, en effet, découvert que de l’autre côté de l’isthme de Darién, du côté de l’actuelle frontière entre le Panama et la Colombie, s’ouvre une mer.

Un passage confidentiel

Le Portugais Fernand de Magellan convainc alors le roi d’Espagne, le futur Charles Quint, d’armer une flotte pour découvrir une voie par le Sud : le 21 octobre 1520, le navigateur embouque le chenal de Tous-les-Saints qui débouche sur un océan très pacifique. Mais si la route est désormais connue du monde entier, le passage est risqué, dangereux, mal pavé : il faudra attendre que le corsaire de sa Gracieuse Majesté, Sir Francis Drake, franchisse en 1578 le cap le plus extrême de l’Amérique pour que les Anglais commencent à conquérir les mers du Sud. Le redoutable marin britannique laissera son nom au détroit qui sépare la Terre de Feu de l’Antarctique, un passage de seulement 550 milles entre ces deux continents !

Pour des raisons d’état, le chemin fut gardé « secret défense » par l’Amirauté britannique jusqu’à ce que les Hollandais, las du monopole du commerce imposé par la Compagnie des Indes qui contrôlait le détroit de Magellan, n’arment deux navires commandés par Willem Schouten et financés par Jacob Lemaire. La Concorde (360 tonneaux, 65 hommes, 19 canons) et le Hoorne (110 tonneaux, 22 hommes, 8 canons) partirent trouver une issue autre que le détroit de Magellan, premier européen à découvrir le Pacifique. Le Hoorne disparut dans un incendie au large des côtes de Patagonie mais la Concorde réussit son pari : « Le 31 janvier 1616, vers midi, on doubla un cap formé de deux montagnes pointues et d'une hauteur extrême. C'était la pointe ultime de la Terre de Feu. Le capitaine lui donna le nom de sa ville de Hoorn. Depuis, nous n'eûmes plus de terre par proue, ni plus de doute que nous fussions dans le Grand Océan Pacifique ».

Shanghaïer pour Shanghai

Progressivement colonisée, l’Amérique du Sud est sous contrôle espagnol à partir de l’isthme de Panama, mais les Anglais conquièrent l’extrême Sud au début du 19ème principalement sur la côte Ouest, au Chili. Ils s’aperçoivent alors qu’il est plus rapide et plus sûr de transiter par la mer que par terre pour rallier les deux côtes de l’Amérique ou pour atteindre Valparaiso, nouvel Eldorado du continent américain ! Et en 1848, un pionnier, James W. Marshall, découvre un gisement d’or près de Yerba Buena, tout juste rebaptisée San Francisco… à 4 000 kilomètres de New York. Le Lieutenant Beale qui a rapporté la nouvelle sur la côte Est, n’a mis « que » huit mois pour franchir tous les pièges du Far West : Indiens, déserts, chaînes de montagne, plaines immenses ! La voie maritime s’avère donc la plus rapide : 14 000 milles à courir via le cap Horn.


Premiers chercheurs d'or à San Francisco.

Tout ce qui flotte depuis Boston jusqu’à la Nouvelle-Orléans est ainsi réquisitionné pour transporter les chercheurs d’or et leur approvisionnement. De quatre navires mouillés en rade de San Francisco en 1848, le trafic passe à 775 bâtiments l’année suivante, de tous types et de tout tonnage. En un an, plus de 90 000 personnes émigrent de l’autre côté de l’Amérique par la voie du cap Horn. La ruée est telle que les navires viennent à manquer : les riches négociants de Boston sentent le vent et construisent en des temps records les plus majestueux des voiliers, les clippers dont le célèbre Flying Cloud (nuage volant) qui ne mit que 89 jours en 1854 entre New York et San Francisco, un record à la voile qui tiendra pendant 135 ans !


Originale affiche d'appel aux candidats à l'embarquement

Certains bateaux terminaient directement sur la plage devant le futur Golden Gate, car l’équipage n’avait qu’une idée en tête : piocher de l’or. Les capitaines restaient à bord car ils touchaient 300 à 400 $ par mois, recevaient aussi 5% du fret et des billets des émigrants, 25% sur les billets des cabines de passager et deux cents par courrier transporté. Sans compter les primes… et les paris entre commandants à l’Astor Bar de New York ! Mais le problème était le retour : parfois les matelots payés douze dollars par mois à l’aller ne voulaient pas re-embarquer pour revenir, même pour 150 $ ! Il fallait parfois « shanghaïer » un équipage : des rabatteurs passaient de bar en bar pour saouler les hommes, leur faire signer un rôle, et les embarquer de force pour la Chine (Shanghai), voyage retour des navires pour y charger le thé et la soie avant de rallier Londres ou Boston, encore par le cap Horn.

Refoulés par la houle

Les premiers passages du cap s’effectuaient donc principalement de l’Atlantique au Pacifique, soit contre les vents dominants. Avec les grands voiliers du 19ème siècle, il fallait parfois des jours voir des semaines pour passer ce rocher face à une mer démontée et des vents remontés : bloquées par la cordillère des Andes au Nord et par l’Antarctique au Sud, les dépressions s’engouffrent dans le détroit de Drake comme dans un entonnoir tandis que les vagues butent sur la remontée des fonds tel un tsunami. Il n’est pas rare d’y voir des creux de plus de dix mètres et certains crurent y laisser plus que des plumes : Bruno Peyron et son équipage lors du premier Trophée Jules Verne en 1993 durent affaler toute la toile et prier miséricorde pour ne pas finir broyer sur les îles d’Ildefonso, Diego Ramirez, Hermite, Herschel… qui parsèment la côte avant le Horn.

Mais le plus célèbre passage reste celui du navire Edward Sewall qui, en 1904, mit 67 jours pour franchir le redoutable promontoire au prix d'un louvoyage désespérant entre la Terre de Feu et l'Antarctique. Quant aux trois mâts Garthway, ne trouvant son salut que dans la fuite, il mit cap à l'Est et rejoignit le Chili en faisant le tour complet de l'Antarctique ! Certains capitaines de clippers cadenassaient les drisses pour que les matelots ne réduisent pas la toile car il fallait aller le plus vite possible de l’autre côté de la Terre de Feu pour tirer le maximum du chargement embarqué : le fret rapportait autant que la valeur d’un clipper, soit 70 000 $ !


Clipper dans la tempête au Horn.

Le dernier cap

Depuis la course autour du monde de 1973, plusieurs centaines de coureurs peuvent s’enorgueillir d’avoir vu ce bloc noirâtre, lugubre, sinistre, froid, embrumé, neigeux, caillou de quelques centaines de mètres de haut, surmonté d’un phare. Mais pour se dire cap-hornier, il ne suffit pas comme les touristes qui déferlent désormais en paquebot, d’aller pour dix dollars faire viser son passeport par les gardiens du feu : il faut courir les milles, passer des semaines dans les houles du Grand Sud.


Loic Le Mignon (chef de quart à bord de Spindrfit 2) porte l'anneau de cap-hornier.

Être cap-hornier, c’est aussi pouvoir pisser au vent et cracher dans la mer. Dans le premier cas, l’intérêt reste restreint car s’il est déjà difficile d’uriner en tenue de mer (sous-vêtements, polaires, cirés). Quant à tenter de faire monter le niveau des océans en salivant plus que de raison pour cause de contrariétés, le challenge apparaît mystérieux. Certains estiment aussi qu’ils peuvent se percer l’oreille d’un anneau en or (le plus gros possible), donnant une notation de flibustier à un profil basané. L’histoire maritime n’a semble-t-il jamais gardé souvenir de cet étrange piercing avant l’heure lié au franchissement du Horn, si ce n’ait que nos ancêtres les corsaires pratiquaient ce rituel car c’est un point d’acupuncture qui favorise la vue lointaine. Mais ces pirates du Roy ne dépassaient que rarement le cap… Sizun (Bretagne) !