MAGELLAN
26.12.15

09:30 GMT

Au-delà de l’horizon

Depuis bien longtemps, les savants grecs avaient calculé que la Terre était ronde et même ses dimensions avaient été prédites avec beaucoup de justesse. Mais personne n’avait osé s’aventurer au grand large pour aller de l’autre côté de l’horizon afin d’ouvrir une voie vers les richesses asiatiques.

Si la future Amérique était déjà connue des Vikings qui avaient poussé leurs drakkars jusqu’au Labrador et même le long des côtes de la Nouvelle-Écosse, ils n’en avaient fait que peu de cas et il fallut attendre que le Vénitien Giovanni Caboto soit missionné par le roi Henri VII d’Angleterre pour que la côte Est de Terre-Neuve soit identifiée le 24 juin 1497. Mais entre temps, Christophe Colomb avait découvert les Caraïbes le 12 octobre 1492.

Malheureusement, ce n’étaient pas les Indes qui émergeaient devant l’étrave de La Pinta ! Un Nouveau Monde existait et faisait barrière pour rallier les Moluques et ses épices. Certes, cette découverte de l’Amérique rendit les expéditions de plus en plus lointaines et de plus en plus nombreuses pour conquérir de nouvelles terres que les Espagnols et les Portugais s’étaient partagés sous le sceau d’une christianisation.

La route des épices

Au 15ème siècle, les marins sont des hommes extraordinaires, souvent érudits, parfois nobles, mais surtout expérimentés. Les Vénitiens d’abord sillonnent la Grande Bleue car toutes les richesses passent par la Méditerranée en provenance de Chine, de l’Inde et des îles lointaines. Puis les Génois viennent bousculer le monopole jusqu’à ce que les Portugais se mettent en tête de contourner les territoires arabes pour gagner l’Afrique Noire. Et les Espagnols ne peuvent laisser faire cette conquête d’un monde qui s’agrandit jour après jour. C’est le règne des cartographes, des astrologues, des cosmographes… et des marins qui ramènent à Séville ou à Lisbonne, gloire, honneur, fortune et reconnaissance. Mais ils sont souvent bien loin de l’image d’Épinal : quand on gratte la croûte des portraits peints par les artistes de la Renaissance, se cache derrière leur regard perçant un caractère trempé dans l’ambition, l’argent, la promotion, l’intransigeance, voire la vengeance, même si un zeste d’humanité et un brin d’aventure marquent leurs rides taillées aux embruns.

Les Moluques (entre la Nouvelle-Guinée et Bornéo), les Philippines, la Malaisie… font rêver les navigateurs : poivre, clous de girofle, cannelle, gingembre, piments, safran et autres épices sont devenus des produits de première nécessité pour faire passer les saveurs faisandées des plats de cette fin du Moyen-Âge. Sans parler des parfums orientaux pour attiser les faveurs de la gente féminine, ni des encens et baumes nécessaires aux offices religieux ! L’Europe est terne, fade, insipide et sans saveur… L’or noir a la forme d’un grain de poivre. Or tout le trafic est aux mains des Arabes et des Perses qui contrôlent les plaques tournantes d’Ormuz et de Bagdad, d’Aden et d’Alexandrie. À l’Ouest s’ouvre une voie maritime : Colomb n’y découvre qu’un Nouveau Monde. À l’Est, il faut contourner l’Afrique et traverser l’océan Indien comme Vasco de Gama. Or si la Terre est ronde, la mer aussi…

La carte de Cantino (1502) fait le tour des Cours d’Europe : entre la Chine et l’Amérique, une mer s’étendrait, mais quelle est sa dimension et surtout comment contourner le nouveau continent ? Vasco Núñez de Balboa est le premier Européen à apercevoir la Mer du Sud, au-delà de l’isthme de Panama. Ne reste plus qu’à trouver un passage, mais au Nord, les glaces empêchent la navigation… Alors au Sud ?

Convaincre les rois

Quelques décades auparavant, Christophe Colomb avait mis du temps à convaincre les grands de ce monde : le roi Jean II du Portugal avait rejeté son projet et Isabelle de Castille tergiversa de longues années avant de donner son accord et sa flotte à cet intrépide Génois. Fernão de Magalhães (Fernand de Magellan) est avant tout un soldat, un guerrier, un marin qui a participé à la grande armada de Francisco de Almeida qui partit de Lisbonne le 25 mars 1505 pour étendre l’emprise de l’empire portugais de Madagascar à Calicut, de Mombasa à Malacca. Il se lie d’amitié avec Francisco Serrão lors des moult batailles qu’ils livrent contre les Malais. Or le Portugais atteint le premier les Moluques et laisse entendre à Magellan que la mer s’ouvre vers l’Est, au-delà des îles asiatiques…

Son compatriote l’astrologue Rui Faleiro, le convainc qu’il a trouvé une méthode infaillible pour calculer la longitude : la différence d’azimut entre l’étoile polaire qui indique le Nord géographique et la boussole qui indique le Nord magnétique permet de savoir quel est le méridien… Hypothèse totalement fumeuse et erronée ! Fernand de Magellan dispose aussi de cartes et « d’un globe bien peint sur lequel se trouvait toute la Terre » (Las Casas-1518). Dom Manuel, roi du Portugal, dédaigne les requêtes du navigateur qui part donc à la conquête du royaume d’Espagne ! Après plusieurs interventions des nobles de la Cour, Magellan rencontre le jeune et futur Charles-Quint qui lui offre tous les moyens nécessaires à l’expédition.

Confiance et incertitudes

Le 20 septembre 1519, cinq navires quittent l’Espagne : la Victoria, la Concepcion, le San Antonio, le Santiago et la Trinidad, commandée par Magellan. 237 hommes sont embarqués à Séville et quatre autres montent à bord aux Canaries qu’ils quittent le 3 octobre. Deux mois plus tard, ils mouillent dans la baie de Rio de Janeiro. Commence ensuite la descente vers les mers du Sud… Le 10 janvier 1520, la flotte embouque le Rio de la Plata, un golfe que l’Espagnol Juan Dias de Solis avait déjà exploré en 1515, avant d’être mangé par les indigènes « en cette terre de Les Canibali » ! Cette immense ouverture serait donc le fameux passage qui donne accès à la Mer du Sud ?

Que nenni : Fernand de Magellan fait sillonner ses navires pendant deux mois pour chercher le détroit que la carte de Martin Behaim qu’il a emportée, a tracé. Ces certitudes prennent un coup dans l’aile, surtout que les autres capitaines espagnols voient d’un fort mauvais œil cet aventurier rude, rustre, peu loquace, imbu de ses certitudes… et Portugais ! D’autant que la saison estivale de l’hémisphère austral touche à sa fin : les coups de vent succèdent au mauvais temps. Mais rien n’entame l’inflexibilité du Capitaine Général : l’armada longe la côte vers le Sud et atteint le 24 février le golfe de San Matthias. Nouvel échec. Plus loin encore, la baie de San Julian permet une découverte incroyable : « un géant vêtu d’une peau de bête », le premier « Pathagon », nom qui serait inspiré d’un roman médiéval.

Cinq mois d’escale forcée dans les frimas hivernaux des Cinquantièmes rendent l’équipage colérique et les commandants mutins : Luis de Mendoza est tué d’un coup de poignard. Les navires plongent encore jusqu’au 51° Sud pour s’arrêter dans la baie de Santa Cruz le 26 août 1520 et mouiller pour deux mois ! Ils repartent le 18 octobre, près de 400 jours après leur départ triomphal de Séville, pour découvrir un promontoire enneigé, le cap des Onze milles Vierges : c’est l’entrée d’un détroit…

La mer paisible

Dans ces lieux vierges, les Patagons font de grandes flambées pour signaler la présence de cet incroyable événement, d’où le nom de Terre de Feu ! Quatre navires s’engagent dans ce labyrinthe de chenaux et de fjords car le capitaine du San Antonio décide qu’il en a assez et retourne en Espagne… Sans prévenir Fernand de Magellan ! Celui-ci continue son exploration et le mercredi 28 novembre 1520, « nous saillîmes hors du dit détroit et nous entrâmes en la mer Pacifique » (Pigafetta). Le nouvel océan est en effet si paisible que sa traversée jusqu’aux Philippines se prolonge jusqu’en mars 1521 !

Ayant acheté dix ans plus tôt pour quelques maravédis, un esclave malais lors d’une expédition guerrière à Malacca (Singapour), le commandant de la flotte ibérique découvre que son « domestique » baptisé Henrique (puisque acheté le jour de la Saint Henri) comprend le dialecte de ces indigènes philippins ! Le Malais est ainsi le premier homme à avoir effectué le tour du monde… Car Magellan n’aura pas l’opportunité de continuer sa circumnavigation : voulant donner une leçon à un roitelet local, il est tué et ses compagnons massacrés au large de Sébu, sur l’île de Mactan le 27 avril 1521.

Seul le navire Victoria commandé par Sebastian del Cano, ralliera Séville le 7 septembre 1522 en passant par les Moluques pour charger les cales d’épices, puis par le cap de Bonne-Espérance avec une seule escale au Cap-Vert pour refaire le plein d’eau et de vivres fraîches… Sept mois de navigation pour éviter la flotte du roi portugais Dom Manuel à la recherche de ces mercenaires espagnols qui ont abordé son royaume asiatique ! Antonio Pigafetta, l’écrivain de l’expédition, et dix-sept autres marins bouclent eux aussi leur premier tour du monde : « depuis le temps que nous étions partis de cette baie jusqu’au jour présent, nous avions fait quatorze milles quatre cent soixante lieues et accompli le cercle du monde du levant au ponant. ». Le premier tour du monde était bouclé… à l’issue de trois années de mer et d’escales !

Copyright des illustrations
Le voyage de Magellan (1519-1522)
La relation d’Antonio Pigafetta & autres témoignages (édition Chandeigne)