OUESSANT
07.01.16

10:00 GMT

Voyage au bout de la pluie

Ouessant, l’île la plus extrême à l’Ouest de la France, est un lieu magique mélangeant légendes celtes, rugosité de la terre, fureur de la mer, histoires de naufragés et de leurs sauveteurs, douceur et constance de son climat, moutons prés-salés et goémons iodés… Pourtant la vie ouessantine a des reflets féminins sur l’île des tourmentes ! Et à l’extrémité Nord-Ouest de l’île domine le feu le plus puissant d’Europe, phare définissant la ligne de départ du Trophée Jules Verne. Conçu en 1863 par les ingénieurs Rousseau et Maîtrot de Varennes, Créac’h signale jusqu’au milieu de la Manche, l’atterrissage sur les côtes bretonnes.

Quel est donc ce bout de terre granitique et schisteuse qui persiste à se dresser face à Neptune qui, après moult millénaires, n’a réussi qu’à arrondir les galets des grèves, à sculpter des rocs impassibles, à peler une lande aride, à embrumer les agneaux et les poules, à fracasser quelques navires et à isoler une maigre population coupée du monde de terriens. Pince de crabe tentant d’étouffer les velléités d’Eole de battre une terre de 8 km de long sur 4 km de large, Ouessant est bien le bout de la terre du Finistère ! Île sentinelle, dressée face à des vagues monstrueuses qui, venues de Terre-Neuve, finissent par exploser sur ce rostre inébranlable. 

Colonisée par l’homme dès la fin du Paléolithique, elle est identifiée par les Phéniciens. Pythéas le Grec la nomme « Usixama » au 4ème siècle avant JC. L’île devient « Axantis » sous la plume de Pline puis « Uxantisina » lors du périple de l’empereur Antonin au 2ème siècle après JC. « Exsent », « Usent », « Uxent » sur les cartes marines du Moyen Âge. Les Gallois la dénomment « Ushant » et les Bretons « Eusa » : c’est dire si cette île propose bien des visages ! 

S’il tombe, il se relève

Regards de femmes abandonnées par leurs maris partis à la guerre, réquisitionnés sur les navires de la Royale, embarqués à la pêche ou cloîtrés dans les phares de la mer d’Iroise. Faces de marins burinés par le sel et les embruns, remontant filets ou casiers entre hauts-fonds et dangers affleurants, ballottés par les mauvais courants du Fromveur et du Fromrust. Mains calleuses des Ouessantines raclant un sol heureusement fertile mais gorgé d’eau et de sel, sans un seul arbre si ce n’est dans le jardin du recteur. Étroits champs de blé, d’orge, d’avoine, de seigle, de pommes de terre, entourés de muretins de pierres plates et surmontés de petits moulins qui s’égrainaient au fil d’un réseau sans fin de minuscules sentiers. 

Ouessant, pourtant distant de seulement une vingtaine de kilomètres du continent, ne sortit réellement de son isolement qu’en 1880 lorsque la « Louise » prit son service, premier bateau à vapeur assurant le trafic entre Le Conquet et Lampaul pour le transport des passagers, des animaux, des marchandises et du courrier. Car l’île des tourmentes a dû patienter jusqu’à la fin du 19ème siècle pour que l’État français se rappelle à son bon souvenir. L’empereur Napoléon III voulut dynamiser l’économie et développer les activités maritimes : avec l’essor de la navigation intercontinentale, Brest voyait son arsenal s’agrandir, un port de commerce se créer, un chemin de fer le relier à la capitale… et Ouessant se doter d’infrastructures portuaires, d’une nouvelle église, de fortifications et d’un phare monumental, Créac’h ! 

Prémices d’une rupture de l’autarcie îlienne et annonce d’un vaste programme de construction de phares en mer pour mettre fin aux naufrages qui endeuillaient les côtes, les feux de La Jument, de Kéréon, de Nividic sont ainsi construits dans des conditions incroyables pendant plusieurs années sur des rochers qui découvraient lors des marées de grand coefficient. La devise de Ouessant fait foi : « s’il tombe, il se relève. »

Qui voit Ouessant, voit son sang

Car les parages de l’île sont parmi les plus dangereux du monde : les courants peuvent atteindre sept nœuds, les vents dépasser les 100 nœuds (180 km/h), les vagues culminer à plus de quinze mètres comme à l’automne 2007 où les embruns ont survolé le phare d’Ar Men sur la Chaussée de Sein (32 mètres au dessus du niveau de la mer) ! Pour naviguer en ces eaux, il faut de la prudence et une bonne expérience : la mer d’Iroise est entièrement ouverte sur l’océan et la ligne de fond des cent mètres de profondeur n’est qu’à quelques milles au large. L’orographie sous-marine provoque aussi des effets locaux difficiles à cerner : tourbillons, marmites sur les hauts-fonds, courants traversiers dans les passes, contre-courants derrière les îlots.  

© Thierry Martinez / Spindrift racing

Si le climat est tempéré océanique d’une douceur et d’une constance qui font que Ouessant a la plus faible amplitude thermique de France (9°C en janvier, 17,5°C en août), il faut compter chaque année plus de quatre-vingt jours de brume (visibilité inférieure à 4 km) dont cinquante jours de brouillard (visibilité inférieure à 1 km) mais finalement, moins de précipitations que sur le continent (684 mm/an). Les plus grosses tempêtes ont lieu en février avec le « Mervent » (brise de Sud-Ouest) caractérisé par ses pluies fines et tièdes avec boucaille et crachin, faisant place au « Kornog » (vent d’Ouest) violent, brutal, perdurant, précédant le « Gwalarn », la bascule au Nord-Ouest froide, en bourrasques sous les grains de pluie, de grêle, mais très rarement de neige. 

Ouessant offre un périple au bout du bout de la terre, sur une île au caractère bien trempé, où les silences des hommes sont aussi longs que les tempêtes hivernales, où l’océan est toujours présent, où le temps n’est pas à la même heure (certains habitants ne règlent pas leur montre en été) et n’a pas la même signification. Les Ouessantins ont dans leur regard la rudesse des tempêtes mais surtout la tendresse des veillées, le charme des contes et légendes celtes, l’amour d’une terre rude et d’une mer sauvage, l’histoire mouvementée des batailles navales et des voyages lointains. Comme le répètent les marins à l’approche de cette île, sentinelle de la Manche : « qui voit Ouessant, voit son sang. »

Le phare du bout de la mer

Car depuis les temps lointains, l’homme de mer n’avait pour tout repère que la terre et ne s’éloignait que rarement de la vue des côtes. Et lorsqu’il fallut traverser les flots fermés comme la Méditerranée, sillonner les bras de mer comme la Manche, passer les colonnes d’Hercule (détroit de Gibraltar), longer les océans jusqu’à Thulé (Islande) ou le cap Bojador (Mauritanie) à la recherche de nouvelles voies commerciales, il fut aussi nécessaire de retrouver son chemin au retour… Sur l’île de Pharos fut ainsi érigée par Sostrate de Cnide au 3ème siècle avant JC, la première tour à feu pour signaler l’entrée du port d’Alexandrie, un feu d’une hauteur probable de cent mètres éclairant faiblement la nuit mais propageant une fumée visible à des dizaines de kilomètres le jour ! Entretenus par du bois et de l’huile, la lumière et les effluves se propageaient à l’horizon pour devenir un amer remarquable, un point de référence pour pallier aux incertitudes de la navigation.

© Thierry Martinez / Spindrift racing

En France, plusieurs feux furent mis en service par les Romains à Marseille, Fos, Fréjus puis dès le 5ème siècle, sur les côtes du Nord à Calais, à Boulogne, à Dieppe… Mais ces points de signalisation n’étaient pas toujours entretenus, ni permanents et leur visibilité restait bien réduite quand la pluie, le vent, le brouillard étaient de la partie ! Cordouan, « le phare des rois et le roi des phares » à l’entrée de la Gironde, fut le premier construit en pierre, achevé en 1611 après vingt-sept ans de travaux. En mer d’Iroise, seuls les moines de l’abbaye de Saint Mathieu entretenaient un feu à l’huile d’olive puis à l’huile de poisson.

Le feu le plus puissant d’Europe

Sous l’impulsion de Vauban, un phare est bâti sur la côte Sud-Est de Ouessant en 1695 mais il n’est allumé que du 1er octobre au 31 mars car il consomme chaque mois, quarante barriques de charbon de terre, une corde et demie de bois, trois cents fagots et trois livres de chandelle ! Alors il faut attendre le 19ème siècle pour que le réseau des phares des côtes de France soit développé, en particulier grâce à l’invention des systèmes lenticulaires et des prismes d’Augustin Fresnel (1788-1827), à l’attribution aux Ponts et Chaussées de la gestion du balisage de France (7 mars 1806) et à la création d’une Commission du Service des Phares (1811). Un vaste programme de construction est engagé : trente nouveaux phares éclairent l’horizon breton entre 1835 et 1861 ! Mais il faut encore patienter pour qu’un nouveau programme édifie des feux d’entrée de port, mais aussi Créac’h et les premiers phares en mer (La Vieille, Armen, Pierres Noires, Le Four). 

Débutée en 1859, la construction d’un amer lumineux au Nord-Ouest de Ouessant s’achève en décembre 1863 avec la mise en service de Créac’h, qui est électrifié en 1888 puis doté d’un feu-éclair (éclat d’une durée inférieure à quelques dixièmes de secondes) en 1895, d’une lampe au xénon en 1971, puis en 1995 de quatre lampes aux iodures métalliques de 2 000 Watts ! Cette tour de 55 mètres au dessus du sol est facilement identifiable par ses bandes noires et blanches horizontales et culmine au-dessus du niveau de la mer à 72 mètres, ce qui lui permet avec 12 millions de candelas, d’avoir une portée de feu de plus de 60 kilomètres par temps clair ! Un navire au milieu de la Manche peut ainsi apercevoir les pinceaux des feux de Créac’h et de Lizard (distants de plus de 120 milles) qui forment d’ailleurs la ligne virtuelle du départ et de l’arrivée du Trophée Jules Verne… Au pied du phare, l’ancienne salle des machines de la centrale électrique accueille désormais le Musée des Phares & Balises depuis 1988.

© Thierry Martinez / Spindrift racing

Phare de Créac’h (Ouessant)

Position : 48° 27,61 Nord – 5° 07,656 Ouest
Rythme : 2 éclats blancs toutes les 10 secondes
Mise en service : 19 décembre 1863
Concepteur : Mr. de Carcaradec 
Ingénieurs : Mrs. Maîtrot de Varennes et Rousseau
Constructeur : Mr. Tritschler
Hauteur au sol : 54,85 mètres
Élévation au dessus du niveau de la mer : 71,60 mètres
Optique : quatre lentilles de deux panneaux chacune au 2/9, d’une focale de 65 cm dont la disposition sur deux étages est unique en son genre. Éclairage par lampes aux iodures métalliques haute puissance de 2000 W
Portée lumineuse : 32 milles