La dernière tranche
04.01.16

 

 

Image Christian Février

Depuis la création du Trophée Jules Verne et la première tentative réussie par Bruno Peyron et ses hommes à bord de Commodore Explorer, le record autour du monde a été presque divisé par deux : de 79j 06h 16’ en 1993 à 45j 13h 43’ en 2012 par Loïck Peyron et son équipage. Mais ce qui est aussi frappant, c’est que la dernière tranche du parcours, entre l’équateur et Ouessant, s’est toujours avérée capitale pour améliorer les temps et qu’elle aussi a été divisée par deux !

Depuis 1993, plus d’une vingtaine de départs ont été pris avec en vue, le tour du monde à la voile entre Ouessant et Ouessant via les trois caps. Mais seulement onze bateaux sont revenus à leur point de départ avec les trois océans dans leur sillage et par sept fois, le record initial de Commodore Explorer a été battu ! C’est dire si le challenge est conséquent car une fois le coup de canon libérateur donné, ce sont plus de 25 000 milles qui restent à parcourir… Et la plupart des recordmen ont dû s’y prendre à plusieurs fois pour réaliser ce Graal de la voile.

Des gains atlantiques

Or ce qui marque ces tentatives achevées, c’est avant tout la disparité des dates de départ, les premiers s’élançant en janvier pour terminer en avril (Commodore Explorer en 1993, Enza-New Zealand et Lyonnaise des Eaux en 1994), les autres en mars pour en finir en mai (Sport-Elec en 1997, Orange en 2002) puis en février pour arriver en avril (Cheyenne et Geronimo en 2004), ensuite en janvier pour achever le tour en mars (Orange II en 2005, Groupama 3 en 2010), pour finalement adopter le mois de novembre pour partir afin de franchir la ligne devant Créac’h en janvier (Banque Populaire V, IDEC Sport, Spindrift 2) !

Or plus un voilier part tôt, moins il risque de rencontrer des glaces après la débâcle estivale de la banquise antarctique, mais en contrepartie la circulation des dépressions australes des océans Indien et Pacifique s’avère moins stabilisée (Banque Populaire V, Spindrift 2 et IDEC Sport en ont fait les frais, particulièrement dans le plus grand des océans) et surtout l’Atlantique est plus volage en début d’année. La cause en est la position de ses deux principaux anticyclones, des Açores au Nord, de Sainte-Hélène au Sud, ce qui entraîne une plus grande variabilité des conditions météorologiques.

Ainsi Groupama 3 en 2010 avait été modérément rapide dans l’Atlantique Sud (9j 16h 35’) quand Banque Populaire V avait explosé les compteurs (7j 04h 27’) entre le cap Horn et l’équateur en 2012. Et à l’inverse, Franck Cammas et ses hommes avaient avalé l’Atlantique Nord en 6j 10h 36’ quand Loïck Peyron et son équipage avaient effectué un énorme détour en 7j 10h 58’ entre l’équateur et l’arrivée devant Ouessant… Car si en vingt-trois ans de Trophée Jules Verne, les océans Indien et Pacifique ont été traversés presque deux fois plus vite, les gains sur l’Atlantique à l’aller comme au retour sont aussi très importants !


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Rush final

Ainsi entre l’équateur et Ouessant, tout dépend de la position de l’anticyclone des Açores car une fois passé sa latitude, la plupart des records et des tentatives se sont achevés dans la brise, voir même dans la tempête ! En 1993, Commodore Explorer après avoir percuté un cachalot au large des Antilles, puis une bille de bois se fait prendre par une méchante dépression qui l’oblige à naviguer à sec de toile pendant 24h avant de terminer sous grand spi (12j  17h 11’ entre l’équateur et Ouessant) ! Et l’année suivante, Peter Blake, Robin Knox-Johnston et leur équipage sur Enza-New Zealand passent devant le phare de Créac’h sous trinquette seule avec des traînards à l’arrière pour éviter de chavirer par l’avant avec plus de cinquante nœuds de vent et huit mètres de creux : 13j 10h 42’…

En 1997, Olivier de Kersauson et six hommes (Sport-Elec) achèvent leur tour du monde dans un souffle évanescent (13j 00h 43’) quand Bruno Peyron et son équipage (Orange) évitent en 2002 les mers fortes et les vents violents pour préserver leur mât fragilisé par la boule de pied fissurée (11j 03h 48’)… Et la première tentative avortée de Geronimo en 2003 se termine dans la pétole (14j 16h 21’) quand l’Américain Steve Fossett et son équipe internationale (avec à bord l’Australienne Adrienne Cahalan) sont les premiers en 2004 à descendre sous la barre symbolique des dix jours : 8j 06h 30’ ! L’équipage du catamaran Cheyenne boucle le tour du monde WSSRC (World Sailing Speed Record Council), mais ayant refusé de régler les droits d’inscription à l’association du Trophée Jules Verne, la performance n’est pas inscrite parmi les détenteurs.

Olivier de Kersauson en 2004 (Geronimo) et Bruno Peyron en 2005 (Orange II) mettront quasiment le même temps pour effectuer cette ultime tranche : 9j 11h et quelques minutes dans des conditions modérées plutôt favorables. Mais le temps de référence reste la possession de Franck Cammas et ses hommes (Groupama 3) en 2010 avec 6j 10h 36’ quand le détenteur actuel (Banque Populaire V) ajoutait une journée de plus à ce temps canon en 2012 ! Or la moyenne sur l’orthodromie de Groupama 3 entre l’équateur et Ouessant n’est finalement que d’une grosse vingtaine de nœuds, ce qui laisse une bonne opportunité de l’améliorer si l’anticyclone des Açores s’avère coopératif.

Réducteurs de temps

Une telle réduction du temps ne s’explique que par l’énorme évolution des multicoques : plus grands, plus légers, plus optimisés, dotés de foils pour sustenter le flotteur et équipés d’un jeu de voiles extrêmement performant. Mais aussi parce que les équipages ont sensiblement progressé sur la gestion de ces machines à vent et sont capables de supporter des vitesses supérieures à trente nœuds pendant des jours et d’exploiter le potentiel à 100% de leur machine en permanence pendant un mois et demi.

Et ce qui a aussi fortement contribué à diminuer le temps en mer est lié à la meilleure connaissance des systèmes météorologiques et à l’anticipation de leurs évolutions locales. En parallèle à l’établissement d’abaques qui fournissent les vitesses cibles pour chaque force et direction de vent, les routeurs à terre ont pu déterminer quels étaient les chemins les plus rapides pour atteindre un point sur l’océan : équateur, 40ème Rugissants, cap Horn…

Cette prévision météo qui en 1993, pouvait définir les conditions de navigation sur trois jours avec fiabilité, est devenue apte à anticiper une situation à l’horizon de sept voire dix jours ! Affinées en permanence avec la réalité sur l’eau, ces données permettent à l’équipage de prévoir la configuration de voilure la plus adaptée, au navigateur d’éviter les pièges (calmes, grains, rafales) et au skipper d’optimiser la gestion du matériel pour contourner les zones à risque (icebergs, mer forte, masses orageuses…). Mais les plus percutants pour réaliser un tour du monde à la voile restent les réducteurs de temps : les équipiers !

Légende du graphique

Le record du Trophée Jules Verne est passé de 1 902 heures en 1993 (Commodore Explorer) à 1 094 heures en 2012 (Banque Populaire V) : une courbe descendante quasiment linéaire (à l’exception des trois tentatives avortées d’Olivier de Kersauson en 1994, 2003 et 2004). À mettre en parallèle avec les temps effectués entre l’équateur et Ouessant, dernière tranche de ce tour du monde à la voile… Car si le pourcentage du temps effectué entre l’équateur et Ouessant est resté constant par rapport au temps du tour du monde (16%), cette dernière tranche de parcours a été divisée quasiment par deux entre le premier record de 1993 (305 heures pour Commodore Explorer) et la meilleure référence (155 heures) de Groupama 3 en 2010 ! Or les 3 300 milles qui séparent la ligne de changement d’hémisphère et le phare de Créac’h ne représentent que 21 nœuds de moyenne sur l’orthodromie.